Pourquoi sommes-nous si passifs?

Soyons honnêtes avec nous-mêmes, le monde dans lequel nous vivons est super anxiogène. Si on y regarde de plus près, on a tous les jours une raison de se cacher sous la couette et de ne pas en bouger, et encore, on court toujours un risque. Parce que même sous la couette, on n’est pas à l’abri d’un séisme, d’un incendie, d’une crise cardiaque, d’un cambriolage. Bref, on n’est nulle part complètement en sécurité. Alors comment continuons-nous à vivre normalement sans mourir d’angoisse ?

Des chercheurs, dont Anthony Giddins dans The Consequences of Modernity, se sont penchés sur la question et mettent en avant notre besoin d’être confiant (cf. ontological security). L’idée c’est que dès notre enfance, nos parents nous transmettent plus ou moins consciemment une dose de confiance aveugle et naïve envers notre routine, notre environnement. On croit, on accorde sa confiance à des gens, à des choses sans raison évidente. On marche en confiance sur le kid_wrapped_in_snakesol parce qu’il parait stable, on fait confiance à cet homme sans même le connaitre parce qu’il a un visage doux et des yeux tendres. On croit Trump parce qu’il ne connait pas la langue de bois. Le but de nos parents n’est pas de nous empêcher de réfléchir au monde, de nous interroger, mais plutôt de nous permettre tout simplement de vivre et d’être heureux malgré tous les risques qu’on court chaque jour.

D’ailleurs les gens qui paraissent trop concernés par un problème, trop engagés peuvent vite être qualifiés de mentalement instables. Prenez l’exemple de quelqu’un qui refuserait de vivre près d’une centrale nucléaire parce qu’elle peut exploser, près d’une rivière parce qu’elle a des chances d’entrer en crue, qui refuserait d’avoir un compte en banque parce qu’il y a des manipulations financières, ou/et qui se battrait bec et ongles avec vous dès que vous polluez un tant soit peu la planète. Vous l’imaginez cette personne ? On en a tous rencontré une! Et comme moi vous êtes surement partagé entre l’agacement et l’idée qu’au fond elle a bien raison.

Parce que…. Quoi faire ? Il faut bien vivre ! C’est bien parce que si nous étions trop anxieux, nous ne pourrions pas vivre dans la société qu’inconsciemment nous nous détachons des problèmes et nous développons une certaine forme de « foi » en l’humanité et en notre planète. Nous décidons d’accorder notre confiance envers tout ce qui semble nous dépacer, tout ce qui est trop distant. On s’allège ainsi d’une lourde charge : celle de devoir se battre constamment pour rester en sécurité, celle d’avoir peur au quotidien, celle de tenter de garder tant bien que mal le contrôle alors qu’on ne l’a clairement pas.

Et c’est bien la question du contrôle qui est déterminante. A partir du moment où nous avons l’impression de n’avoir aucune maitrise sur un évènement, une décision ou un comportement, nous devons faire un choix entre : 1/ avoir peur mais ne pas pouvoir agir ou 2/se dire que ce n’est peut-être pas si grave, que Dieu ou les technologies nous protègent ou que telle personne a surement bon cœur au fond et ne peut pas nous faire vraiment de mal. Et alors nous continuons notre vie. C’est ce qui explique pourquoi on reste souvent impassible dans une situation à risque, pourquoi une bonne partie de la population n’essaie même pas d’agir contre les changements climatiques, pourquoi certains continuent à accorder leur confiance à nos dirigeants,  pourquoi des communautés entières continuent à vivre au pied de volcans endormis mais susceptibles de se réveiller dès demain.

Alors que faire si on veut vraiment que faire réagir les gens ? Comment sortir la population de sa passivité quand on est convaincu qu’il faut agir, sans pour autant passer pour un fou paranoïaque et mentalement dérangé ? C’est là que se trouve le vrai défi, celui auquel échouent bon nombres d’activistes à mon avis. Ils s’énervent, ils crient, ils enragent, ils vous disent qu’avec votre don de 10€ vous pouvez sauver un village, ils vous enjoignent de sortir dans la rue crier avec eux, et pourtant vous continuez à les regarder avec des yeux mi- admiratifs, mi- blasés. Tant que nous n’aurons pas l’impression d’avoir le contrôle, nous n’agirons pas. C’est trop perturbant au quotidien et bien trop frustrant. L’élément déterminant pour lancer une action, réveiller les foules, c’est donc de faire émerger cette part de contrôle, c’est de convaincre que tous, de l’ouvrier a l’ingénieur, du bachelier au retraité, nous avons le contrôle. Notre action aura réellement un impact. Cette prise de conscience est un travail à part entière qui prend du temps et qui requière des étapes intermédiaires. Ce n’est que lorsque tout un chacun sera profondément convaincu de son rôle et son contrôle de la situation qu’il se décidera à agir. Tant que ce ne sera pas le cas, tout mouvement activiste est voué à l’échec, quel que soit la cause ou les solutions proposées. Et finalement, quoi de mieux pour un gouvernement que de nous faire prendre conscience de notre impuissance pour agir en toute impunité et sans opposition aucune ?

 

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Recovering from disaster attacks

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Initially published on http://www.scienvy.co.uk/blog/files/recovering-from-disaster-attacks.html

Like many of the French people, I have been very shocked by the attacks in Paris. It is scary, even if we insist that we are not afraid. Of course we are. But I am not only scared by the potential of future attacks. I am more scared by the way that society might change for the worse. The next months and years will be decisive for our society. They will decide the extent to which we stood up to the attack. That is where I make the links with my research. The recovery process from the terrorist attacks is in some ways analogous to the recovery process following a disaster, i.e. what I am studying for my PhD.

If I dare to compare a terrorist attack with a “natural” disaster, it is because they are both a sudden event which bring to light previous issues in the society. The theory of vulnerability in disaster studies argues that there are no natural disasters 1,2. Disasters are human constructs. If the entire society is well-functioning, it can adapt to the hazard and the society recovers quickly and on a sustainable way. If the society is sick, if a part of it is marginalised, then the disaster may generate highly negative impacts in the long-term.

The attack in Paris is like a natural hazard. It is something against which we cannot really act. Terrorists are very powerful, highly organised and whatever we try to do against them, they will find a way around. We might be able to all but eradicate terrorism one day, but it will be extremely costly and certainly not completely gone. Similarly, when confronted with a flood, we can build a dam but the water will continue to flow, and one day it may break the dam. In the attacks of 13/11, the victims were not only the people who were killed. The victim is the whole society. We are all affected in some way.

Most of us are devastated, some are celebrating the event, but we will all change our behaviour in some ways and sometimes our political opinions in relation to that hazard. The disaster is that many people died, but also that we are losing part of our freedom, our values and our unity. The issue now is to see whether France will fluctuat nec mergitur (in other words, « will float and will not sink »), whether the French society will face the attacks without long-term significant damages or whether that attacks are the trigger of a general social degradation.

To manage a disaster, it is essential to be adequately prepared by reducing the vulnerability of people to the hazard. Then when the event occurs, post-disaster management is also essential. Yet in France, pre-disaster management seems to be missing. Society has become progressively more and more divided. People’s voices have lost their power and a large part of the population, especially (but not only) the immigrants (and second generation of immigrants) have been widely excluded and persecuted daily. A socio-political context very prone to division, hatred and fear. A socio-political context which neither helps against the radicalisation of some lost minds nor against the success of populist and xenophobic discourses. But both the government and the common citizens have remained apathetic for years. Struggle against that social degradation would have required too much work while our successive governments all act on the short-term to ensure their electoral success.

So these attacks, the disaster, occurs within a sick system. It is a bit like a flood occurring in a village already affected by famine and internal conflict. The resources needed to face the flood are missing and the hazard may amplify all these issues, perhaps even lead to an outbreak of disease or other socio-economic difficulties. However now it is too late for pre-disaster measures. We are already in the post-disaster stage.

So what is already starting to happen? French government has decided to mobilise huge resources to fight against the terrorists. Well… that may be necessary, I don’t know… but it is definitively not the only thing we could be doing. It is like fixing the dam while famine and disease are growing in the flooded village. Society will become more and more divided and soon France will not need terrorism anymore to have conflict within its territory. The most marginalised communities, the Muslims and the refugees, will be the first victims. As scapegoats, they will be accused even more-so than now of every social ill. The terrorist attacks will finally be only a small event in the whole process, the domino which falls and takes with it the rest of an unstable set, a fault in a dam that people could not fix on time.

Yes, the attacks were dramatic but even more dramatic would be not acting appropriately for recovering. Now our task is to be stronger, more united. It is not only a matter of words. It requires a lot work. It requires us to improve our education system, to reduce the inequalities, to promote free and diverse media. It may require a total change in our democratic system so that every part of the population is better represented. But as soon as we become a supportive and equal society once again, as soon as our voices are valued, as soon as the ethnic and cultural differences no longer matter, we will have recovered. Not by returning to the normality pre-attacks3,4 but by becoming stronger in the face of any terrorist attack, by pursuing our lives without divisions, by being able next time to face the flood without losing the few values we still have. At that time we will be able to say that Paris fluctuat nec mergitur.

Une plateforme pour réfléchir?

Comme beaucoup d’entre vous, ça fait plusieurs mois/années que je cherche un moyen de faire entendre ma voix, la voix de tous ceux qui croient que la société française doit changer, que nos dirigeants doivent tout faire pour :

  1. promouvoir une société unie, quelques soient nos différences et faire de celles-ci une force plutôt qu’une honte (important dans un contexte de chômage et de crise identitaire)
  2. lutter contre les facteurs de radicalisation et favoriser l’intégration de tous
  3. favoriser l’ouverture au monde, l’ouverture des frontières plutôt que le repli sur soi
  4. promouvoir une information libre, de qualité qui encourage la réflexion plutôt que les idées toutes faites
  5. favoriser un changement profond de modèle sociétal et démocratique (le modèle actuel montrant ses limites et n’étant plus adapté à la société actuelle)

Je suis fondamentalement convaincue qu’il ne s’agit pas d’utopie et qu’il faut faire entendre une voix adverse aux extrêmes et discours populistes, pour faire changer la société et éviter que nos dirigeants basculent dans la voix populiste du repli sur soi. Je suis aussi fondamentalement convaincue que si on ne peut pas faire grand-chose contre ceux qui attaquent la France de l’extérieur, on peut changer nous même pour éviter les divisions et les conflits internes à la France dans un contexte de plus en plus tendu.

Je ne suis pas la seule à penser comme ça et même si une partie de la population préfère se retirer derrière sa télé et penser à soi-même, d’autres sont révoltés et ne savent pas comment agir. J’ai passé des mois sans trouver aucune organisation qui me représente, avec laquelle je suis en accord, alors plutôt que d’attendre de trouver la perle rare, j’ai envie de tenter moi aussi d’agir. On pourra me rétorquer que ce n’est qu’une goutte dans l’océan mais je suis sure qu’a plusieurs, on peut faire grossir la goutte, même si ça doit prendre des mois et des années.

J’aimerais lancer une plateforme de réflexion sur internet, qui permette de publier des articles et diffuser des articles/vidéos/reportages qui nous ont fait réfléchir, d’informer les gens sur des formes alternatives de modelés sociaux, de réfléchir et de débattre sur les problèmes des politiques actuelles, sur notre mode démocratique qui n’entend pas le peuple, de réfléchir a des modes d’actions et des moyens de faire entendre une autre voix que celle du FN. Pourquoi pas mettre en place en plus une sorte de forum (poli) ou on puisse discuter, argumenter. Le but n’est pas de lancer un parti politique, le but est d’inciter à réfléchir ensemble, à réfléchir autrement et d’aller au-delà des réactions émotives et spontanées, rarement bonnes sur le long-terme.

Mon idée n’est pas encore précise mais a plusieurs, on pourrait réfléchir là-dessus. Je vois déjà quelques personnes susceptibles d’être intéressée, et parmi vous, je me doute que d’autres sont dans le même état d’esprit et ont les boyaux noués autant que les miens en voyant ce que la France est en train de devenir. Je n’ai jamais fait ça mais je crois qu’il faut arrêter de se dire que ce ne servira à rien. Il faut tenter et faire de notre mieux.

Que tous ceux qui sont sérieusement intéressés et dans le même état d’esprit me contactent, même si on se connait mal. Ça ne vous engage pas, on pourra discuter, voir si on est sur la même longueur d’onde et si on peut faire quelque chose ensemble, et progressivement on essaiera de mettre tout ça en place. Ça prendra un peu de temps et d’organisation mais avec de la motivation et de la conviction, ça peut marcher ! A plusieurs on peut réussir a mettre en place quelque chose de relativement efficace, dynamique, sans y passer tout notre temps.  Et si on ne change pas le monde, on changera au moins nos esprits !
Charlotte

Exprimons-nous!

Je me souviens que petite, alors qu’on me parlait de cette guerre en Israël qui n’en finissait pas, je voulais prendre un micro entre mes mains d’enfant et dire aux responsables politiques à quel point leur réaction était stupide, qu’ils se faisaient du mal mutuellement et que plein d’innocents souffraient alors qu’ils n’avaient demandé que de vivre en paix. J’étais sincèrement déconcertée qu’ils ne le comprennent pas alors que moi, du haut de mes 8 ou 9 ans, ça me semblait tellement évident. Vraiment, je ne comprenais pas ce qu’ils pouvaient bien avoir dans la tête pour être si aveugles.

Depuis j’ai grandi, mais l’incompréhension reste. Bien sûr j’ai réalisé que la situation est un peu plus complexe, qu’on peut avoir différents points de vue sur une même question, sans pourtant qu’un soit supérieur à l’autre, que pleins d’autres intérêts entrent en ligne de compte et que pour obtenir la paix, le conflit est parfois inévitable. Mais le manque d’humanité partout dans le monde me fait toujours aussi mal au ventre. Je ne comprends pas que des humains voient d’autres humains tuer ou rejeter des humains et ne réagissent pas. J’ai toujours autant envie de prendre mon micro dans mes mains et de rappeler aux gens que nous avons tous un cœur, des yeux et des larmes pour pleurer, et que c’est une raison bien suffisante pour tout faire pour vivre ensemble du mieux qu’on peut.

Alors forcément les réactions actuelles d’une partie de la population européenne et des politiciens face à la crise migratoire ont largement de quoi déconcerter et scandaliser la petite fille de 8 ans que j’étais et que je suis toujours. Il a fallu qu’une photo d’un enfant mort sur une plage fasse le tour du monde pour que nos responsables politiques commencent à réagir sérieusement. Quoique je m’avance peut-être : il faudra encore attendre quelques mois avant de pouvoir dresser un bilan des actions prises. Mais avant ça, des murs ont été construits à la frontière de la Hongrie, à Melilla, et la Manche a plus que jamais servit de barrière naturelle pour éviter tout passage en Angleterre.

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Aylan Kurdi, jeune exilé syrien mort noyé, en rejoignant l’Europe. Photo de Nilufer Demir, 2/09/2015

Les gens « normaux » ne sont pas en reste dans le rejet des migrants. Sous prétexte que leurs guerres ne nous concernent pas (sic…), que ce sont des musulmans (sic bis…), que nous avons déjà trop de chômage et pas assez de logements, nous ne devrions pas accueillir toute la misère du monde. Les immigrants font peur. Ils amènent une nouvelle culture qu’on ne sait pas toujours gérer. Ils remettent en cause un certain nombre de valeurs et traditions françaises. Forcement ça inquiète. Et d’autant plus quand nos politiques pointent systématiquement du doigt les cas ratés d’intégration (un mot sur lequel il faudrait faire un article aussi), quand ils accusent l’origine géographique, la culture ou la religion de tous les maux plutôt que de questionner le rôle de la pauvreté, de la mise en marge des banlieues. La tendance bien française à systématiquement râler nous empêche de voir les très nombreux exemples de migration réussie, nous fait oublier qu’une grande partie d’entre nous a des origines espagnoles, italiennes, belges, vietnamiennes ou algériennes. On oublie que la France est un pays de passage, de mixité et que notre culture s’est forgée par le mélange des peuples. Tellement attachés à notre anti-communautarisme et à notre identité nationale, on en vient à penser que le peuple français est composé de gens similaires aux mêmes origines et à la même culture. On oublie que des pays pas si différents du notre comme les États-Unis ont pu se développer à une vitesse faramineuse en sachant comment profiter de l’immigration. Je sais bien que je ne convaincrai pas les nationalistes conservateurs anti-immigration et anti-Europe. On ne peut convaincre que les gens ouverts au débat. Pourtant l’immigration a su démontrer des milliers de fois son rôle positif, aussi bien économique que social et les études scientifiques ne manquent pas pour le prouver, partout dans le monde. Un peu d’ouverture d’esprit et de questionnement honnête suffirait à en persuader plus d’un.

Mais outre les nationalistes acharnés, il y a tous les silencieux. Ceux que je qualifierais de schizophrènes et qui par certains aspects sont encore plus coupables. Ces gens-là représentent je pense la majorité de la population. Ce sont tous ceux qui sont sincèrement touchés par les inégalités, la pauvreté et la situation déplorable des migrants mais qui ne disent rien. Ce sont souvent les mêmes qui sont aussi désolés face aux changements climatiques, à la pollution et aux dégradations de l’environnement. Ils ont une vraie sensibilité mais ont en même temps une capacité très développée à oublier et ignorer ces problèmes plus vite qu’il n’en faut pour le dire. Réaction sûrement très humaine que de se protéger en fermant les yeux face à ce qui fait mal, d’autant qu’on a tous nos propres problèmes, sentimentaux, financiers ou physiques. Réaction normale que de vouloir se détendre le soir en rentrant du travail et ne pas penser à tout ce qui ne nous concerne pas directement.

Certes. Mais non. Tout ce qui touche à notre planète nous concerne directement et tôt ou tard nous serons aussi directement affectés par les conséquences de ces crises. Les frontières sont artificielles et le monde n’est qu’un ensemble inter-relié, qu’on le veuille ou non. Une guerre au Moyen-Orient et les prix du pétrole augmentent en France. Des industries polluantes en Europe et ce sont les îles du Pacifique qui sont menacées de disparaître. Bien sûr je simplifie les choses mais l’idée est là. Nous ne pouvons pas prétendre que les problèmes du reste du monde ne nous concernent pas. Nous ne pouvons plus les ignorer pour retourner à nos occupations habituelles. Rejeter aujourd’hui les migrants, ou laisser nos gouvernements les rejeter sans rien dire, aura des conséquences sur nous plus tard. Outre le fait que c’est un manque d’humanité que d’ignorer notre chance d’être nés en France et de fermer les yeux face à ceux qui n’ont pas eu cette aubaine, c’est aussi une réaction qui nous marquera pour longtemps dans les livres d’Histoire. Combien de décennies l’Allemagne a-t-elle due vivre dans la honte et la stigmatisation pour avoir à moment donné voté pour Hitler ? Si un jour nous sommes nous aussi amenés à migrer pour des raisons X ou Y, nous ne pourrons pas demander le support d’autres pays alors que nous, nous avons juste fermé nos frontières et nos yeux face à des populations en exils.

Beaucoup se sentent impuissants. Mais c’est faux. Nous sommes dans une démocratie et notre parole a du pouvoir. Cela nous enlève le droit de dire honnêtement que nous ne pouvons rien faire. Nous savons manifester et faire grève quand une situation ne nous semble pas acceptable. Alors pourquoi aujourd’hui se taire et laisser faire ? Nos gouvernements ne réagissent pas, alors à nous de les forcer à le faire en nous mobilisant, en nous montrant concernés et sensibles face à la situation des réfugiés. Cela nous demande un effort, parfois de changer un peu nos habitudes et renoncer à certains aspects de notre confort. Cela nous oblige à penser plus qu’à nous-mêmes pour un temps. Mais avons-nous le choix ? Bien sûr certains ont des outils en plus mais nous pouvons tous, à notre échelle, faire des petits gestes pour agir contre ce qui ne nous semble pas acceptable, pour faire contre-poids aux discours haineux de l’extrême-droite. C’est valable autant pour la crise migratoire actuelle que pour tous les autres problèmes qui nous touchent, qu’ils soient sociaux, économiques ou environnementaux. Le premier geste est de se tenir informé, de parler autour de nous, de sensibiliser notre entourage, notamment les enfants, prochaine génération, et finalement d’utiliser notre pouvoir démocratique. La plupart de ces gestes paraissent dérisoires mais ils sont la base de tout mouvement de solidarité ou de contestation. Nous pouvons voter, nous pouvons aller dans la rue. Nous pouvons écrire, signer des pétitions. Nous pouvons utiliser Facebook et Twitter pour communiquer notre soutien. Nous pouvons donner de l’argent aux associations qui aident les migrants. Nous pouvons accueillir des gens chez nous si nous avons la place ou nous pouvons faire pression sur nos mairies pour qu’elles se mobilisent. Chacun d’entre nous a les moyens d’agir pour les causes qui le choquent, à la condition qu’il fasse un petit effort. Alors cessons d’ignorer et mobilisons-nous.

D’une montagne à un volcan, il n’y a qu’un pas.

Imaginez. Ce matin vous vous préparez, comme d’habitude. Autour de vous, tout est pareil qu’hier, avant-hier ou que l’an dernier. Le même paysage que vous connaissez depuis votre enfance. Cette rivière que vous appelez par un joli petit nom; la montagne d’en face, théâtre de vos escapades estivales et le soleil au-dessus de vous, habituel, vous ne le regardez même pas. Mais alors que vous vaquez à vos occupations sans porter plus d’attention à tout ça, le ciel s’assombrit et face à vous, au-dessus de cette montagne familière, s’élève un grand panache noir de fumée. Il grandit à vitesse grand V et retombe en pluie de cendre partout autour de vous. C’est le début d’une éruption et d’une nouvelle aire dans votre vie. Cette montagne n’est pas une simple montagne. Vous le saviez, on vous l’a dit à l’école, mais vous l’aviez oublié. Cette montagne est un volcan et plus jamais vous ne la verrez de la même façon.

C’est exactement ce qui s’est passé à Montserrat, une petite île des Caraïbes, il y a 20 ans exactement. Pour résumer très brièvement, l’éruption a duré plus ou moins 15 ans, à partir de 1995. Depuis cinq ans maintenant, le volcan est calme mais pas éteint. Il est toujours sous haute surveillance et peut exploser du jour au lendemain. Au cours de la première explosion en 1995, la population de toute la partie sud, environ 2/3 de l’île, a été évacuée dans le nord montagneux et peu accueillant. 10 000 habitants déplacés sur une île qui en comptait 14 000. Je vous laisse imaginer les difficultés compte-tenu des multiples explosions qui ont suivi, des terres recouvertes de parfois 10 m de cendres/roches/poussières, la capitale à jamais enfouie, telle une Pompéi des Caraïbes. Le but de cet article n’est pas de retracer les évènements et de citer les impacts de cette éruption, mais de montrer comment un élément de notre environnement peut changer presque du jour au lendemain et prendre une signification très différente.

Soufriere Hills à Montserrat Mars 2015, photo par Charlotte Monteil
Le volcan Soufriere Hills à Montserrat
Photo par Charlotte Monteil, mars 2015
Ce qu'il reste de la Plymouth en 2015, apres l'eruption de la Soufriere et les multiples lahars (coulées de cendre/roche...)
Ce qu’il reste de la capitale Plymouth en 2015, après l’éruption de la Soufriere et les multiples lahars (coulées de cendres/roches…). Photo par Charlotte Monteil, mars 2015.

Cette fameuse montagne face à vous est donc devenue « volcan ». Le soleil tant apprécié peut devenir serial killer ou brasier lors d’une canicule et une paisible rivière peut se transformer en fleuve sauvage. A Montserrat, cette transformation est parfaitement identifiable dans la manière dont s’expriment les gens. Ils ne disent pas « après l’éruption » mais « après le volcan ». La première version serait nettement plus correcte pourtant scientifiquement parlant. Le volcan a toujours été là (du moins de mémoire d’homme) donc que veut dire « après » ou « avant le volcan » ? Un dôme est-il sorti de terre du jour au lendemain? Cette tournure de phrase explicite simplement le fait que le paysage s’est transformé dans le regard des Montserratiens. Avant c’était une simple montagne, certes sympa parce qu’elle permettait de chouettes balades et que les filles pouvaient y récolter du souffre, bon pour les cheveux, mais une montagne quand même. Maintenant c’est un élément dangereux du paysage, qui a causé des dommages irréparables. En anglais, cette transformation est encore plus explicite. « Eruption » se prononce pareil qu’ « irruption ». Le mot « irrupt » signifie à la fois une explosion soudaine et une entrée brusque et en force dans la vie d’un individu ou d’un groupe d’individu. Ce qui est sûr c’est que l’éruption et le volcan ont fait irruption tout à coup dans le quotidien des Montserratiens. Le paysage a changé de signification. Preuve s’il en est que notre environnement est fondamentalement lié à la perception que l’on en a et à la façon dont on l’interprète. Environnement naturel ou environnement culturel donc ?

Le fait que l’environnement soit perçu et interprété de différentes manières a des implications énormes sur la façon dont on va anticiper et réduire les risques de catastrophe. Un volcan qui est vu comme une simple montagne ne semble pas dangereux. Le soleil qui est désiré tout l’hiver n’est pas menaçant. Ce n’est qu’à partir du moment où ces deux éléments sont considérés comme potentiellement dangereux que les gens exposés peuvent anticiper le risque et s’y préparer. L’enjeu pour les organismes en charge de la réduction des risques est donc de comprendre la signification culturelle et la perception des communautés locales pour adapter leurs mesures. Une manière de comprendre cette perception est justement d’analyser la façon dont les gens parlent. Est-ce qu’ils parlent de volcan ou de montagne ? Est-ce qu’ils parlent de journée ensoleillée ou caniculaire ? de tempête ou de vent? Les mots ont souvent une signification forte qu’il convient d’analyser pour ensuite agir de manière appropriée. Appréhender la nature, appréhender un risque, c’est donc avant tout comprendre ce qu’il signifie pour les gens susceptibles d’être affectés. C’est comprendre qu’une catastrophe n’est pas complètement naturelle mais qu’elle est le fruit de l’interprétation des gens, de la façon dont eux ont pu ou non se protéger et anticiper le risque.